mardi 24 juin 2014

Joël Dicker et son page-turn-oeuf


Difficile de ne pas réagir aux propos tenus par Joël Dicker, rapportés la semaine dernière par Alice Gregory dans le New Yorker : « la littérature française est ennuyeuse ». Déjà là, on fronce les sourcils, on se demande ce qu’il entend par « littérature française ». Veut-il parler de celle dont les auteurs sont Français ? ou celle dont la langue d’écriture est le français ? un auteur suisse, belge, québécois ou camerounais fait-il de la littérature française ? que faire, Joël, des traductions de Henri Robillot, Marie-Claire Pasquier ou Josée Kamoun grâce à qui – entre autres – nous est accessible Philip Roth en français? que faire de Kundera ? est-ce de la littérature tchèque écrite en français ou l’inverse ? Et surtout, que faire de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert écrit, du moins rédigé – pour l’écriture on repassera –, en français ?
Dicker raconte aussi : « Beaucoup de gens m’ont dit : oui, c’est un bon livre, c’est un page-turner. Eh bien ouais, ça veut dire que vous voulez tournez la page. Si vous n’avez pas envie de tourner la page, ce n’est pas un bon livre. Cette idée que la littérature doit être difficile… » Là, on se gratte la tête, mince alors ! nous qui aimons rester des dizaines de minutes sur la première page de La Route des Flandres pour voir comment Claude Simon mêle les images, eh bien voilà, Dicker nous l'apprend, il ne s’agit pas d’un bon livre parce qu’on a pas tout de suite envie de lire la suite (pour le plaisir et s'accorder une petite respiration, le début de La Route des Flandres):

Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi, derrière lui je pouvais voir aller et venir passer les taches rouge acajou ocre des chevaux qu’on menait à l’abreuvoir, la boue était si profonde qu’on enfonçait dedans jusqu’aux chevilles mais je me rappelle que pendant la nuit il avait brusquement gelé et Wack entra dans la chambre en portant le café disant Les chiens ont mangé la boue, je n’avais jamais entendu l’expression, il me semblait voir les chiens, des sortes de créatures infernales mythiques leurs gueules bordées de rose leurs dents froides et blanches de loups mâchant la boue noire dans les ténèbres de la nuit, peut-être un souvenir, les chiens dévorants nettoyant faisant place nette : maintenant elle était grise et nous nous tordions les pieds en courant, en retard comme toujours pour l’appel du matin, manquant de nous fouler les chevilles dans les profondes empreintes laissées par les sabots et devenus aussi dures que de la pierre, et au bout d’un moment il dit Votre mère m’a écrit. Ainsi elle l’avait fait malgré ma défense, je sentis que je rougissais, il s’interrompit essayant quelque chose comme un sourire sans doute lui était il impossible, non d’être…

Pour ce qui est de la prétendue difficulté de la littérature française, comment te dire… dans la mesure où un écrivain s’est débattu pendant des mois des années avec des lettres, des mots, des signes, des sons, des rythmes, des structures, des focalisations, des plans d’ensemble, des gros plans, qui s’est battu pour une langue neuve en maltraitant la langue standardisée (langue standardisée à laquelle semble tenir La Vérité sur Quebert-Quebert), c’est la moindre des choses de la part du lecteur que de faire un petit effort pour entrer dans le monde d’un autre. Alors oui, c’est parfois difficile.  Mais veut-on une littérature pop-corn qui ne nous sort ni de notre fauteuil ni de notre peau ou une littérature qui nous cogne, qui souvent bégaie et nous fait bégayer avec elle, une littérature qui essaie, rate, rate mieux ? Une littérature qui s’interroge – comme Perec dans Ellis Island – et pose ces questions :

comment décrire ?/comment raconter ?/comment regarder ?/sous la sécheresse des statistiques officielles,/sous le ronronnement rassurant des anecdotes mille fois ressassées par les guides à chapeaux scouts,/sous la mise en place officielle des objets de musée, vestiges rares, choses historiques,/images précieuses,/sous la tranquillité factice de ces photographies figées/une fois pour toutes dans l’évidence trompeuse de leur/noir et blanc,/comment reconnaître ce lieu ?/restituer ce qu’il fut ?/comment lire ces traces ?/comment aller au-delà,/aller derrière/ne pas nous arrêter à ce qui nous donné à voir/ne pas voir seulement ce que l’on savait d’avance/que l’on verrait/Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène ?/Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours ?

A Joël Dicker, agacé que la littérature française raconte des histoires peu intéressantes de gens qui « mangent des œufs dans une cuisine quand il pleut dehors » ou alors « d’homme qui couche avec deux femmes », on lui suggérera la lecture de Professeur de désir de Philip Roth (trad. Henri Robillot). Adepte qu’il est de l’auteur de Newark (tiens comme Marcus Goldman, le héros de La Vérité…), on se demande quelle sera sa réaction au moment de lire l’une des scènes centrales du livre, une dispute à propos de toasts et d’œufs entre David Kepesh et Helen (l’une des trois filles avec qui il couche) qui se passe dans une cuisine dans un appartement de Londres (on ne sait pas s’il pleut dehors, mais comme c’est à Londres, on imagine que c’est le cas) :

Quel est le principal sujet de nos disputes ? (…) au début nous nous disputions à propos des toasts. Pourquoi, je me demande, ne peut-on préparer les toasts pendant que les œufs cuisent, plutôt qu’avant ? Ainsi, nous pourrions manger nos tartines chaudes plutôt que froides. « Je ne crois pas que je vais accepter cette discussion, dit-elle. Les toasts, ce n’est pas la vie, s’écrie-t-elle pour finir. – Si, justement, je m’entends soutenir. Quand tu t’assois pour manger des toasts, les toasts, c’est la vie. Et quand tu descends les ordures, les ordures, c’est la vie. Tu ne peux pas laisser les ordures au milieu de l’escalier, Helen. Leur place est dans la poubelle, au fond de la cour. Sous son couvercle.



Claude Simon, La Route des Flandres, éditions de Minuit, 1960.
Georges Perec, Ellis Island, P.O.L. éditeur, 1995.
Philip Roth (trad. Henri Robillot, 1979), Professeur de désir, éditions Gallimard, 1977.

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